Eloge des âges

Ah, au fait, Panach’âges, c’est mélanger les âges, tu auras deviné.

Je vais commencer par une petite précision de vocabulaire, parce que je te vois venir 😉

Intergénérationnel

ça ne veut pas dire forcément entre les enfants et les vieux. Genre on emmène des gamins chanter à la maison de retraite.
Le lien parent-enfant par exemple est un lien intergénérationnel, quel que soit l’âge des intéressés. Bref, ça concerne toutes les générations !
Et, comme le souligne Michel Billé*, « nous vivons désormais dans des rapports à quatre voir cinq étages générationnels. » Histoire de bien insister sur l’importance de toutes les générations, j’ai tendance à utiliser le mot « multigénérationnel ».

 

Manque juste une ado sur cette photo, non?

Ceci étant dit,

Pourquoi chercher à créer des lieux de vie multigénérationnels ??

Le lien intergénérationnel se vivait en premier lieu dans la famille et dans les villages. Mais aujourd’hui, les familles sont dispersées géographiquement et affectivement.
« Aujourd’hui, c’est plus que jamais le choix qui fait la famille. Le lien intergénérationnel est, sans doute, de plus en plus délesté de la contrainte pour devenir un lien fondé sur le choix, sur l’engagement relationnel. » explique Michel Billé.*
Or, l’individualisme et l’anonymat des grandes villes, le rythme effréné du quotidien, le cloisonnement des générations et l’inondation perpétuelle des interactions virtuelles rendent ce choix pour le moins complexe.
Et repartir de zéro, pour ceux qui choisissent de rompre des liens familiaux potentiellement toxiques, me semble encore plus difficile.
Tisser de nouveaux liens multigénérationnels exige des rencontres en premier lieu, mais surtout du temps, de la durée et bien sûr des échanges qu’ils soient matériels ou verbaux, une relation affective, une interdépendance.

Une réciprocité, un partage qui ne peut se vivre que dans un rapport d’égal à égal, dans lequel chacun donne et reçoit. Voilà que ça se corse encore davantage car nous sommes souvent dans des rapports de domination entre générations. Notre société occidentale est très centrée sur des valeurs comme la performance, la jeunesse, la rapidité, avec le modèle de l’humain surpuissant ».** Dans un mode de pensée basé sur la productivité et la rentabilité économique, qui est celui des « actifs », on a vite fait de juger inutiles les autres générations…

 

Et alors, me diras-tu, à quoi ça sert d’être en lien avec des personnes de tous âges ??

Cela me semble essentiel d’une part pour grandir et vieillir en toute sérénité et d’autre part pour développer un sentiment d’appartenance à la société.

  • Intégrer psychiquement les différentes étapes qui ont fait, font ou feront ma vie.
    Parce qu’on ne grandit pas de manière linéaire en laissant derrière nous l’enfant, l’ado, le jeune que nous avons été mais plutôt de manière concentrique avec au centre le tout-petit puis autour l’enfant et par couches successives l’ado, le jeune, l’adulte d’hier, celui d’aujourd’hui, etc. Comme un oignon 😉
    Rencontrer des personnes de différents âges, c’est se reconnecter à soi-même dans cet âge-là. Et nous avons besoin de côtoyer des personnes plus âgées que nous pour nous projeter dans l’avenir, grandir et évoluer dans un juste rapport au temps.
  • Développer un sentiment d’appartenance à l’humanité
    Le fait de connaître et d’être en confiance avec quelques personnes de chaque génération permet de faire tomber nos préjugés et nos peurs. Cela répond donc à un besoin de sécurité mais également au besoin d’appartenance : faire partie d’un réseau multigénérationnel, c’est être intégré dans un échantillon représentatif de l’humanité dans son ensemble. C’est indispensable pour développer la conscience du collectif, faire preuve de solidarité et d’engagement citoyen. 


    Et être vraiment intégré, lié, c’est se reconnaître interdépendants (cf Missive Panachée n°3). Prendre conscience que chaque génération a besoin de toutes les autres générations. Penser chaque âge comme un cadeau, une richesse, une étape de vie unique avec son rythme et sa vision du monde.

Chaque génération est riche de spécificités qu’elle a besoin de partager aux autres.

La simple présence d’un bébé est bénéfique, c’est un fait avéré par la science. Des chercheurs en neurologie ont étudié les réactions cérébrales d’hommes et de femmes qui regardaient un bébé de face. Les zones cérébrales qui s’activent alors sont les mêmes que celles qui sont stimulées par d’autres sensations de plaisir. Ce qui veut dire que les humains trouvent naturellement agréable d’être en contact avec des enfants.
Des régions cérébrales associées à la communication, à l’attachement et au soin s’activent également. Et pas seulement dans les cerveaux des parents, mais aussi dans les cerveaux d’adultes sans enfants.
Chez Menlo Innovations, entreprise de conception de logiciels, les manières de travailler ont été complètement ré-inventées. L’entreprise a reçu de nombreux prix.  Lisamarie Babik, employée chez Menlo confie : « Franchement, avoir des bébés dans la pièce rend les gens plus sympas ». 1


Les enfants sont source de joie, de créativité et de spontanéité. Ils vivent intensément leurs émotions et sont totalement ancrés dans le présent. Autant de compétences recherchées par les adultes à travers le développement personnel…!

Les ados, en quête d’identité et de sens, nous renvoient à nos incohérences. Avec leurs questionnements identitaires, métaphysiques et spirituels, ils nous rappellent à notre besoin de transcendance. Ils ont besoin de s’appuyer sur des adultes de confiance et de s’ancrer dans l’histoire collective pour se construire.

Les jeunes, pleins de dynamisme et d’idéalisme, sont prêts à s’engager s’ils se sentent intégrés et pour peu qu’on leur en laisse l’opportunité. Dans une humanité en continuelle évolution, les jeunes sont les premiers à manifester dans leurs modes de fonctionnements et leur vision du monde les transformations de la société.

Les adultes apportent un cadre, ils construisent et appréhendent les choses dans la durée. Ils sont riches déjà d’une certaine expérience de vie avec encore de nombreuses années devant eux pour s’accomplir. Ils portent la responsabilité des enfants dans leur rôle parental mais également celle de leurs parents qui avancent en âge. Cette génération tout particulièrement a besoin des autres générations, de plus de coopération et de solidarité pour faire face à tous ces enjeux.

Les retraités sont encore en bonne santé pour la plupart, ils ont besoin de trouver une place active dans la société. Ils ont leur expérience à transmettre dans tous les aspects de la vie personnelle, professionnelle et sociale. Partager le sens attribué aux évènements, garder le fil de l’histoire, voilà ce qui nous relie, ce qui renforce notre sentiment d’appartenance et par là même notre capacité à être solidaire.*

Les personnes âgées ont aussi tous leurs souvenirs à transmettre. Et simplement par leur présence, elles nous donnent du recul, nous invitent à la lenteur. Leur vulnérabilité plus apparente nous reconnecte à notre propre vulnérabilité. Elles sont là pour nous rappeler à l’essentiel, à la gratuité de vivre pour vivre, à l’urgence d’être heureux maintenant !

 

A bientôt,

Claire

 

* Michel Billé, « A tout âge : faire société… »

** Jérôme Pellissier, docteur en psychogérontologie, Enquête et interviews Charlotte Belaich pour Libération article : https://www.liberation.fr/apps/2018/05/les-vieux-dans-les-yeux/

1 Extraits de « Overwhelmed » de Brigid Schulte. Etude citée : Morten L.Kringelbach et al., « A Specific and Rapid Neural Signature for Parental Instinct. »PloS ONE 3, no. 2 (2008), doi : 10.1371/journal.pone.001664. Andrea Caria et al., « Species-Specific Response to Human Infant Faces in the Premotor Cortex », NeuroImage 60, no. 2 (April 2012) : 884-93, doi : 10.1016/j.neuroimage.2011.12.068.

 

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